Jean Piaget : comment l’enfant construit ses savoirs

On entend souvent dire que les enfants « n’ont pas compris », qu’ils « ne sont pas prêts » ou qu’« il faut leur expliquer autrement ».
Mais si, au lieu de se demander comment expliquer, on se demandait comment l’enfant construit lui-même ses connaissances ?

C’est précisément ce que les travaux de Jean Piaget ont profondément changé dans notre manière de penser l’apprentissage.


Qui est Jean Piaget ?

Jean Piaget est un psychologue et épistémologue suisse, connu pour ses recherches sur le développement de l’intelligence chez l’enfant.
Il n’est pas pédagogue au sens strict, mais ses travaux ont eu une influence majeure sur l’école… parfois sans que l’on sache vraiment ce qu’il a dit.

Son idée centrale est simple, mais révolutionnaire pour l’époque :
👉 l’enfant ne reçoit pas les savoirs, il les construit.


Une idée clé : l’enfant est acteur de ses apprentissages

Pour Piaget, apprendre n’est pas copier un modèle donné par l’adulte.
C’est un processus actif, au cours duquel l’enfant agit sur le monde, se trompe, ajuste sa pensée, recommence.

Il décrit deux mécanismes fondamentaux :

  • L’assimilation : l’enfant interprète une situation nouvelle avec ce qu’il connaît déjà.
  • L’accommodation : il modifie ses schémas de pensée lorsque la réalité résiste.

👉 C’est précisément ce déséquilibre — quand « ça ne marche pas comme prévu » — qui fait apprendre.

L’erreur n’est donc pas un échec, mais une étape normale et nécessaire du raisonnement.

💡 À retenir
– L’erreur n’est pas un échec, mais un indicateur précieux du raisonnement de l’élève.


Les stades de développement

Piaget décrit plusieurs stades de développement cognitif, dont celui des élèves de primaire (stade opératoire concret).

Cela signifie que l’enfant :

  • raisonne efficacement à partir de situations concrètes,
  • a besoin de manipuler, expérimenter, comparer,
  • a plus de difficulté avec l’abstraction pure, surtout en début de cycle.

⚠️ Piaget ne dit pas que tous les enfants évoluent au même rythme, ni qu’il faut attendre passivement qu’ils soient « prêts ». Il montre simplement que certaines notions nécessitent des expériences concrètes répétées pour être comprises.


Un exemple concret de situation-problème (cycle 2)

Pour comprendre ce que signifie « construire un savoir », rien de plus parlant qu’une situation-problème vécue en classe. Je propose par exemple la situation suivante :

Dans une boîte, il y a 12 jetons.
On veut les partager équitablement entre 3 enfants.
👉 Combien de jetons chaque enfant va-t-il avoir ?

Aucune méthode n’est donnée.
Je ne dis pas « fais une division ». Je pose le problème, tout simplement.

Les élèves prennent alors les jetons et testent différentes stratégies : distribution un par un, constitution de petits paquets, essais-erreurs. Certains se trompent : il reste des jetons, ou un enfant en a plus qu’un autre.

C’est précisément ce moment qui est intéressant.
👉 L’élève constate que « ça ne fonctionne pas » comme prévu.
Ce déséquilibre cognitif, décrit par Piaget, l’oblige à ajuster sa pensée.

Pendant ce temps, mon rôle n’est pas de corriger immédiatement. J’observe, je questionne :

  • « Est-ce que c’est vraiment équitable ? »
  • « Comment peux-tu vérifier ? »

Je laisse les élèves ajuster leur stratégie, recommencer, comparer.

Ce n’est qu’ensuite que vient la mise en commun et la verbalisation : « On a donné un jeton à chacun jusqu’à ce qu’il n’en reste plus. »
Puis, seulement à ce moment-là, j’institutionnalise le savoir : « Quand on partage en parts égales, on parle de division. »

L’objectif n’est pas seulement que l’élève retienne 12 ÷ 3 = 4, mais qu’il comprenne réellement ce que signifie partager équitablement.

C’est en cela qu’il s’agit d’une véritable situation-problème : le savoir est construit, et non transmis tout fait.

🧠 Situation-problème
-Une situation-problème n’est pas un exercice difficile, mais une situation qui oblige l’élève à réfléchir, tester et ajuster sa pensée.


Manipuler pour comprendre (et non pour occuper)

Chez Piaget, la manipulation n’est ni une animation, ni une récompense. Elle est au cœur de l’apprentissage, notamment au cycle 2.

En mathématiques, par exemple, manipuler des objets permet de comprendre les relations entre les nombres. Mais cette manipulation doit être accompagnée :

  • par le langage,
  • par la verbalisation,
  • par des temps de mise en commun.

Sans cela, elle reste une action… sans apprentissage.


Variante en français : différencier sans perdre le sens

Le même raisonnement s’applique en production d’écrits. Je propose par exemple la situation suivante :

Tu dois écrire une phrase pour expliquer pourquoi trier les déchets est important.

Très vite, une difficulté apparaît : certains élèves ne savent écrire qu’une phrase simple, tandis que d’autres ont envie d’en dire davantage.

👉 Le problème à résoudre n’est pas l’écriture en elle-même, mais : comment permettre à chacun d’exprimer la même idée, avec ses moyens ?

La différenciation devient alors une réponse au problème :

  • Niveau 1 : phrase à compléter
  • Niveau 2 : texte à trous
  • Niveau 3 : phrase personnelle et argumentée

Tous les élèves travaillent le même objectif, mais par des chemins différents.


Ma pratique et Piaget

La réflexion de Piaget a nourri mon mémoire de fin de master, mais surtout ma pratique quotidienne en classe. J’y retrouve une évidence de terrain : lorsque les élèves agissent, testent, se trompent et expliquent, les apprentissages sont plus solides et durables.

Je m’appuie donc beaucoup sur :

  • les situations-problèmes ;
  • la manipulation ;
  • le droit à l’erreur ;
  • la progressivité des apprentissages.

Comment cela se traduit dans les supports AlterPédago

Dans mes livrets AlterPédago, l’influence de Piaget se retrouve dans :

  • des consignes progressives ;
  • une différenciation en N1 / N2 / N3 ;
  • des projets qui donnent du sens aux apprentissages.

L’objectif n’est jamais de multiplier les activités, mais de créer les conditions pour que l’enfant construise réellement ses savoirs.


En résumé

  • L’enfant n’apprend pas en recevant un savoir tout fait.
  • Il apprend en agissant, en se trompant, en ajustant sa pensée.
  • L’erreur est un levier, pas un frein.
  • Le rôle de l’adulte est d’accompagner, structurer et mettre en mots.

👉 Comprendre Piaget, c’est accepter que le temps de l’apprentissage n’est pas toujours celui de l’enseignement.


📚 Pour aller plus loin avec Jean Piaget

Piaget, J. (1936).
La naissance de l’intelligence chez l’enfant. Neuchâtel : Delachaux et Niestlé.

Ouvrage fondateur dans lequel Piaget décrit la construction progressive de l’intelligence à partir de l’action et de l’expérience.


Piaget, J. (1966).
La psychologie de l’enfant. Paris : Presses Universitaires de France (PUF).

Synthèse accessible des grands concepts de Piaget, souvent utilisée en formation initiale des enseignants.


Piaget, J. (1974).
Réussir et comprendre. Paris : Presses Universitaires de France (PUF).

Texte clé pour comprendre la différence entre réussite mécanique et compréhension réelle des apprentissages.


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